Ami Bouganim
Tarédant III en transes philosophiques
Tarédant III en transes philosophiques
C’est le désarroi à Tarédant qui se retrouve au bout de son histoire. Brave-Vent, qui détient le monopole sur le traitement et la vente des sauterelles, se heurte à Fils-du-Serpent, qui domine le négoce des herbes amères, des amulettes sacrées et des peaux et venins des serpents. Le premier met le prépuce de son petit-fils, bâtard de notoriété publique, aux enchères ; le second promet un prix à celui qui lui fournirait la clé qui libérerait son membre procréateur pris en otage par son ennemi. On en est à se disputer sur les vertus de la circoncision et les calamités de la continence quand débarque un inspecteur philanthropique dans cette ville qui abhorre les intellectuels, les politiciens et les crabes. Il n’est-il pas tôt exorcisé de la Qendisha dont il s’est platoniquement épris que parait Dare-Dare, réfugié allemand et créature para-messianique, qui prend la tête de la croisade contre le recensement des Juifs lancé par les Allemands en vue de leur déportation.
Bientôt les nouvelles sur le sort des Juifs en Europe plongent les Rédanais dans l’accablement le plus complet. C’est la débâcle d’un exil bimillénaire où l’on avait cru que l’on baignait dans l’extase grâce aux non-convictions et aux non-rites du menkorisme, courant kabbalistique ni plus ni moins illuminé qu’un autre. On ne sait que penser, on ne sait que faire. Le vent n’inspire plus autant et le Collège sacré, en charge des grandes controverses qui secouent régulièrement les Rédanais, ne se manifeste plus. Acculé à choisir entre le menkorisme et le sionisme, les Rédanais votent l’immigration à l’unanimité. Mais les recruteurs sionistes ne veulent pas d’eux. Ils les trouvent trop vieux, trop laids, trop malingres et de plus ils ne se proposent rien moins que de reconstituer en Israël leur maudite cité bénite qui considère le livre comme l’une des denrées les plus nocives au monde. Tarédant est contrainte de décréter son démantèlement littéraire et de gagner le désert sur ses propres fonds secrets, malhonnêtement acquis, honnêtement investis.
Ce n’est pas seulement le quatrième et dernier volume de la quadrilogie consacrée à Tarédant, la plus grandiloquente, burlesque et débile communauté juive au monde, c’est l’ouvrage où le livre commence à émettre ses premiers râles, à rédiger son testament et à mettre la dernière lettre à son monument. Ce n’est pas de la littérature, mais de l’anti-littérature qui invite le lecteur à se repentir de ses lectures à la grande gloire des lettres et de leur rayonnement kabbalistico-menkorien.
Ami Bouganim est né en 1951 à Essaouira (Mogador) au Maroc. Écrivain et philosophe, il écrit parallèlement en hébreu et en français. Il a publié une cinquantaine de recueils de nouvelles, de romans et d’essais dans les deux langues, dont Asher le Devin (Albin Michel, 2010), Vers la disparition d’Israël ? (Le Seuil, 2012), Es-Saouira de Mogador (Avant-Propos, 2013), Un Bâtard en Terre promise (Chambre d’échos, 2017) et plus d’une vingtaine d’ouvrages hétéronymes.
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