Ami Bouganim
Leven
Leven
Nous cachons tous un secret que nous ne livrons pas. Sur nos vies, nos mœurs, no liaisons, nos désirs, nos échecs, nos succès. C'est autour de lui que se noue notre être ; c'est lui qui restituerait le mieux notre personnage. Sa découverte constitue la véritable clé des âmes, des récits, des destins. Les uns savent le débusquer des traits du visage, les autres se contentent d’un simple échange de regards. Une longue pratique de l'humain est requise pour le déceler. Je présume que même sur un divan, on résiste longtemps avant de dévoiler son secret. On mettrait l'analyste au défi de le découvrir par lui-même. Ce serait la meilleure manière de tester ses compétences. On triche avec lui autant qu'avec soi ; on ne triche avec lui qu'autant qu'on triche avec soi. C'est la grande conspiration du silence. Tout le monde ment et l'on voudrait être compris, soutenu, aimé. Un véritable secret n'est connu que de soi. On n'a pas besoin de longues introspections pour l’admettre. Ni de grandes précautions pour le garder. Souvent il se révèle plus clair que glauque, plus tendre que sournois, plus heureux que triste.
Cela pour dire que malgré une longue pratique des traits, Gustave Leven m'est resté une énigme. Personne ne m'aura autant résisté. Un baron. Un sage. Un aventurier. Un sphinx. Sûrement un acteur. Comme tout le monde. Je ne sais pas qui il était, nul ne le saura jamais. Parce qu'il était de ces hommes qui ne prennent ni ne laissent de notes, ni traces ni indices. Rien qui trahirait son secret. Un lettré qui ne lisait pas de livres. Un sage qui ne s'ouvrait pas de sa sagesse. Un timide qui se cachait derrière sa puissance. Sans conteste, un des maîtres-patrons de la deuxième moitié du XXe siècle. Un visionnaire dans son genre. De l'eau et de ses bulles. Un philanthrope inconnu qui ne sortit de l’ombre à l’orée de sa vie que contraint par les nouvelles modalités de l’activité philanthropique, tant en France qu’en Israël. Je n’arrive pas à m’expliquer mon échec, peut-être le comprendrez-vous au terme de cet ouvrage consacré à l’une des lignées qui ont porté haut les vocations, convictions et attitudes de ce qu’il convient de nommer l’israélitisme, courant original du judaïsme français, passablement occulté par les clivages au sein de la communauté juive qui ont pris le relais au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale et de la terrible tragédie de la Shoa.
Ami Bouganim est né en 1951 à Essaouira (Mogador) au Maroc. Écrivain et philosophe, il écrit parallèlement en hébreu et en français. Il a publié une cinquantaine de recueils de nouvelles, de romans et d’essais dans les deux langues, dont Asher le Devin (Albin Michel, 2010), Vers la disparition d’Israël ? (Le Seuil, 2012), Es-Saouira de Mogador (Avant-Propos, 2013), Un Bâtard en Terre promise (Chambre d’échos, 2017) et plus d’une vingtaine d’ouvrages hétéronymes.
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