Ami Bouganim
Fils du Serpent
Fils du Serpent
On ne le nommait que Fils-du-Serpent. Ses collègues de la rue des épices. Les fidèles de la synagogue où il priait. La ville entière. Il n'était pas jusqu'aux clients chleuhs qui débarquaient de leurs villages dans l'arrière-pays haha qui ne cherchaient « le magasin de Fils-du-Serpent » pour se procurer leurs pelles, leurs fourches et leurs râteaux. Je ne sais d'où lui venait son surnom, je n’ai pas trouvé d’indices, peut-être de ce qu'il avait les mêmes nom et prénom que l’un des saints de Marrakech auquel on accole ce surnom. Ce n’était qu’un homme, passablement lecteur, médiocrement auteur, qui s’engouait pour les aphorismes qu’il collectait davantage qu’il n’en mesurait la réelle pertinence. Sa vie durant, il ne cessa de se dépouiller de ses peaux ; c'est dire qu’il n’a jamais été mature : il n’a jamais été rien et il l’est resté jusqu’au bout, résistant à toutes les tentatives de le réduire. D'un lieu à l'autre ; d'une cache à l'autre ; d'une saison à l'autre ; d’un personnage à l’autre ; d’un texte à l’autre. Il ne changeait pas tant de peau – il était irrémédiablement cousu dans sa peau comme le dit joliment Kafka – que de masque. Il aura tant changé de postures d’écriture, en quête de celle qui, dans sa démence, résilierait toutes les autres, que moi-même, le plus intime de ses démons, le seul qui lui ait survécu pour s’acquitter de cette tâche ingrate de biographe, ne sais vraiment ni qui il a été ni pourquoi il a tant survécu à son suicide.
Ami Bouganim est né en 1951 à Essaouira (Mogador) au Maroc. Écrivain et philosophe, il écrit parallèlement en hébreu et en français. Il a publié une cinquantaine de recueils de nouvelles, de romans et d’essais dans les deux langues, dont Asher le Devin (Albin Michel, 2010), Vers la disparition d’Israël ? (Le Seuil, 2012), Es-Saouira de Mogador (Avant-Propos, 2013), Un Bâtard en Terre promise (Chambre d’échos, 2017) et plus d’une vingtaine d’ouvrages hétéronymes.
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