VARIATION JUDAIQUE : LE CUL-DE-SAC MESSIONISTE

VARIATION JUDAIQUE : LE CUL-DE-SAC MESSIONISTE

Dans un moment d’exacerbation, à laquelle il avait habitué ses auditoires, Yeshayahou Leibowitz dénonçait comme « judéo-nazisme » les menées des colons en Cisjordanie. Il ne s’est jamais repris, il n’a pas davantage précisé sa position. C’était un homme d’une intégrité judaïque irréprochable, s’acquittant de ses trois services religieux quotidiens, accomplissant tous les rites de rigueur, se déclarant sioniste de la première heure. Un homme de science, avec une longue carrière de chercheur derrière lui ; un homme de culture, sans rival par son savoir encyclopédique ; un homme de la Torah, catalogué comme l’un des génies de sa génération par ses détracteurs autant que par ses admirateurs. Nul ne trouvait rien à lui reprocher sinon sa dénonciation de positions et de menées dans lesquelles il décelait des graines de perversion messianique et de catastrophe apocalyptique. On lui reprochera son refus de toute pédagogie populaire – de toute démagogie, son insensibilité pour la nuance – pour de vaines distinctions, la véhémence de ses emportements – de nature prophétique, nul ne s’aviserait de mettre en doute ce qu’on nomme communément son « amour d’Israël ». Il n’était ni de gauche ni de droite, il était du parti d’Israël, il avait à cœur sa survie. En recourant à cette expression, qui colle toujours à sa personnalité intellectuelle, il pointait une troublante affinité / ressemblance / analogie entre d’une part la variété du judaïsme pharisien prise d’un emballement messianique confinant à l’aveuglement politique, et d’autre part le nazisme. On s’est gardé de gloser sur ce point pour de nombreuses raisons dont la plus noble était peut-être de préserver les victimes de la Shoah et leurs descendants des compromissions et des crimes de masse des bourreaux.

On ne comprend pas à ce jour la cavalcade de l’Allemagne dans le meurtre si on ne la situe pas dans le contexte de la marée millénariste qui soulevait sa population, mobilisant de vieux mythes païens derrière la propagande nationale-socialiste. Un malaise généralisé s'étendait à la jeunesse, à la paysannerie, à la petite bourgeoisie qui redoutait sa prolétarisation. On ne pouvait croire en l'avenir, on se tournait vers le passé. Seule une restauration du passé tournée vers l’avenir pouvait écarter le cauchemar d’une crise qui humiliait l’Allemagne. La nostalgie instruisait les souhaits, voire embrigadait les masses dans une « aspiration orgiastique de la subordination » (E. Bloch, « Héritage de ce temps », Payot, 1978, p.100). On percevait dans les rassemblements et les discours des réminiscences du troisième règne de Joachim de Flore, censé voir la synthèse de la beauté et de la vérité. Bloch a montré l'étrange alliage entre l'ancien et le nouveau sur lequel se tramait la propagande nazie : « Il fourgonne dans des rêves messianiques qu'il pervertit par des rêves féodaux, il radicalise la classe moyenne apathique pour en faire des rebelles ascétiques et reçoit l'idéologie de la “rébellion" par la grâce de Metternich, l'auteur des décrets de Karlsbad, le gardien de la Sainte-Alliance » (E. Bloch, « Héritage de ce temps », p. 149).

Le millénarisme nazi, renforcé des « Protocoles des Sages de Sion », excellait dans une mise en scène théâtrale qui anesthésiait ses barons autant que les masses. Les uniformes, les insignes, les vestes en cuir noir, les bottes. Les regards glacés, les maintiens, les chiens. On exécutait l’épuration la plus magistrale du monde, on le débarrassait de ses Juifs. Ce n’était pas tant la banalisation du mal que sa théâtralisation qui engageait / neutralisait les esprits, et celle-ci réclamait la participation active des spectateurs convertis en autant de complices. Mann postule un lien secret et intime entre l'Allemagne et le démon. Le Faust de Goethe serait son personnage par excellence, se livrant au démon, s'adonnant à la magie pour combler les carences de la connaissance : « Là où l'orgueil de l'intelligence s'accouple à l'archaïsme et à l'allégeance psychique se trouve le démon [...]. L'alliance avec lui, le pacte avec le démon, pour gagner temporairement tous les trésors et toute la puissance du monde en échange du salut, a toujours été très proche de la nature allemande. Un penseur et chercheur solitaire, un théologien et philosophe dans sa cellule qui, par désir des jouissances et de la domination du monde, vend son âme au diable... » (T. Mann, « L'Allemagne et les Allemands », dans « Les Exigences du jour », Grasset, 1976, p. 345).

On ne peut s’empêcher d’être troublé par les analogies entre les schémas nazis et sionistes-messianistes (messionistes) et de procéder à des rapprochements entre millénarisme et messionisme, entre apocalypse et guerre de Gog et Magog, entre retour aux mythes païens et retour à la mythologie biblique, entre la célébration de l’élection aryenne et l’exaltation de l’élection juive, entre le surhomme et le sur-hébreu, entre l’espace vital et l’espace viable. Les proportions du génocide perpétré par les nazis, la sauvagerie systématique avec laquelle il a été conduit, l’insensibilité générale de la population allemande au sort des déportés, interdisent bien sûr cette comparaison. Il n’en est pas moins temps de s’interroger sur la trame génocidaire de la bestialisation nazie et d’en dégager, au-delà des considérations d’Arendt sur le totalitarisme, les ressorts religieux, qu’ils soient païens ou catholiques, explicites ou implicites, déclarés ou voilés. Le génocide nazi a montré qu'on pouvait changer de mœurs morales du jour au lendemain comme l'on change de régime politique. Arendt constate la ruine des règles, des normes et des procédures morales sans proposer d'autre recours contre la barbarie que des velléités de retour aux… Grecs, avec des clichés en guise de maximes et toutes sortes d'incitations à la dignité. En insistant autant sur la perversion de la morale par le politique, elle occulte partiellement les rôles – d’exhortation, de contrainte, de poursuite… – qu’on attend communément du politique pour éviter que la morale n’en reste à un vain pathos de l'amour du prochain. C’est parce qu’on n’a pas poussé l’analyse du phénomène génocidaire dans ses retranchements quasi extatiques, messianiques (communisme) ou millénaristes (nazisme), que les génocides n’ont cessé de se succéder dans la deuxième moitié du 20e siècle. Une tentation théocratique guette bel et bien le messionisme et elle recouvre des velléités totalitaires qui risquent de se retourner contre ses artisans et ses chevaliers acculés par l’exacerbation de l’antisémitisme à brouiller les limites morales. Son schéma génocidaire se nourrirait de velléités amalékides – de Amalek qui désigne l’ennemi symbolique d’Israël – qui lui font devoir de pourchasser et d’exterminer l’ennemi éternel d’Israël. Si l’on prend au sérieux les mythes bibliques, il n’est aucune raison pour en exclure celui-ci qui émaille ouvertement les discours bellicistes et suprématistes dans le discours messioniste. On attend le Messie, on crée les conditions à sa venue, voire instaure son royaume, quitte à écarter ses ennemis, qu’ils soient de l’intérieur ou de l’extérieur. Un accès patho-logico-politique serait décelable dans la crise qui secoue Israël et ses relations avec les nations, caressant des velléités amalécides enracinées dans les textes, les rites, les mœurs… des mentalités pour le moins traumatisées. Ce n’est pas du judéo-nazisme, mais un messionisme exacerbé qui, pris de nouveau de l’amok messianiste, est aveuglé par la rancune, la haine, l’orgueil et l’honneur. Le messionisme, provenant de la ré-pharisianisation du sionisme originellement séculier, serait voué, dans les conditions géopolitiques actuelles, à l’échec cuisant qui guette tout messianisme au sein du judaïsme…  

EMID Association
6, Shadal Street
POB 757, Tel Aviv
578613, Israel

The Euro-Mediterranean Institute for Inter-Civilization Dialog (EMID) proposes to promote cultural and religious dialogue between Mediterranean civilisations ; to establish a network of specialists in inter-Mediterranean dialogue ; to encourage Euro-Mediterranean creativity ; to encourage exchange between Mediterranean societies ; to work to achieve Mediterranean conviviality ; to advise charitable organisations working around the Mediterranean and provide the support necessary to achieve their original projects.

Back to blog