JOURNAL DE LA PERPLEXITE:

JOURNAL DE LA PERPLEXITE:

PALABRE MEDITERRANEENNE

On ne peut penser pareillement autour de la Méditerranée que de la mer de Chine ou sur les côtes du Pacifique, dans une ville méditerranéenne comme dans une ville continentale, que ce soit Paris, Londres ou Prague. Ni du reste dans une oasis du désert comme dans une hutte de la Forêt noire. Le penseur méditerranéen se double volontiers d’un poète, malgré le risible anathème de Platon ; le penseur continental d’un prédicateur, malgré ou à cause des contorsions de son érudition. Le premier pense de tous ses sens et dans tous les sens, au risque de partir en boniments mercantiles ; le second de toutes ses neurones et de tout son outillage conceptuel, au risque de s’enrayer sur une réduction en guise de sésame pour dénouer les nœuds dans son esprit alors qu’on ne les dénoue pas sans en resserrer les mailles. L’un se porte vers la lumière, hors de toute caverne, poursuivant la beauté ; l’autre se rabat sur l’ombre, dans la caverne de la bibliothèque, poursuivant une vérité de plus en plus volatile. Le premier est léger et comblé ; le second lourd et déçu. D’un côté, des pensées claires et séduisantes, qui se passent de commentaires, ne requérant que l’assentiment ou la raillerie ; de l’autre, des pensées obscures, réclamant la concentration et l’interprétation. 

Dans le pourtour méditerranéen, l’éternité serait de remous des vagues et l’on envisage plus sereinement de retourner à la mer qu’à la terre. La rigueur est de clarté, dans les choses du ciel autant que de la terre, avec Dieu ou sans lui, dans les cœurs et les esprits. Ni Kant ni Hegel ; ni Heidegger ni Sartre. Les Anciens bien sûr, hébreux, grecs et romains, qu’on lit et comprend aujourd’hui comme on les comprenait lors de leur communication. Sans se prendre dans les toiles que la tarentule scolastique tisse autour des esprits embrumés. Ce n’est pas un hasard si Nietzsche, le plus clair des penseurs allemands, était aussi le plus méditerranéen, lui qui assimilait les philosophes à des « limaces myopes ». Ses meilleurs aphorismes lui venaient alors qu’il tâtonnait entre Nice, Sils-Maria et Turin. C’est peut-être la luminosité méditerranéenne qui requiert et garantit cette clarté ; ce ne peut être si obscur que cela ; ce doit être plus rudimentaire et lucide. « Je sais que je ne sais rien » serait le constat d’un homme désenvoûté sur lequel les charmes rhétoriques n’auraient plus d’effet, ceux des sorciers philosophiques encore moins que ceux des connaisseurs avertis des démons qui clignent sur les traits des plus possédés des lettreux.

 La philosophie, autant en convenir, n’a cessé d’être caricaturale, surtout quand elle prend une posture magistrale. De Parménide à Heidegger, à ses disciples et à ses détracteurs, et c’est encore cette caricature qui lui donne son allure décousue. Les philosophes ne se recruteraient parmi les plus embrouillés des êtres que pour brouiller les pistes et perdre ses propagateurs, au point d’avoir l’impression que l’histoire de la philosophie est celle de l’homme qui se caricature. On exclurait de cette saga les Anciens – sceptiques, épicuriens et stoïciens surtout –, les philosophes des sciences, qui peinent, on le réalise vite, à comprendre leurs découvertes, de même que les philosophes des mathématiques, qui peinent à penser les algorithmes qui les débordent de partout.

 La Méditerranée ne réclamerait la paix, plus précisément la sérénité, que pour continuer de palabrer à son aise et savourer à son goût. Elle prend son plaisir à se dérober au mythe – continental – de l’unité, de la complémentarité et de l’harmonie. Même les études méditerranéennes – le méditerranéisme ? – se révèlent souvent aussi abscondes que les continentales. On attend des dialogues et des disputes, on nous abreuve de dissertations et de manifestes sur… « le mythe méditerranéen ». C’est peut-être un mythe pour les continentaux, c’est une réalité éclatée pour les riverains de la Méditerranée ; c’est peut-être une même aire géographique, c’est une arène géopolitique permanente. On a cherché des traits communs dans un univers où l’on ne cherche pas plus à se ressembler qu’à se distinguer les uns des autres, à s’entendre qu’à se disputer. L’Andalousie même était une aire de disputes religieuses, de joutes philosophiques et de rivalités poétiques. C’est dire à quel point la Méditerranée reste une mer sismique, secouée en permanence de heurts interreligieux, interculturels, internationaux. Ce serait l’épicentre de ce heurt des civilisations qui secoue le monde, au point qu’elle passerait également pour son sismographe. La planète, dit Edgar Morin, est un « tourbillon en mouvement », la Méditerranée serait son œil. On ne saurait trop recommander à la Méditerranée de ne se départir de sa clarté que pour cultiver la perplexité d’un homme revenu de ses illusions en mâchonnant son bâton de réglisse, en roulant les perles de son chapelet et en tirant sur son sebsi de kif.

 Ce n’est pas sérieux, je le sais, c’est is-sérieux…

Back to blog