HOMO RIDENS : LE RICTUS DE BAUDELAIRE

HOMO RIDENS : LE RICTUS DE BAUDELAIRE

Baudelaire pratiquait le rire en guise de provocation et la provocation en guise de rire. Ce n'était pas le seul, c’était le plus acharné : « L’anecdote suivante m’a été contée avec prières de n’en parler à personne ; c’est pour cela que je veux la raconter à tout le monde[1]. » Dans un petit essai intitulé « De l'essence du rire », il se propose de traiter « Du comique dans les arts plastiques ». Il est obligé de prendre un ton à la fois docte et railleur pour présenter son sujet et ne pas se ridiculiser à le traiter par trop sérieusement. Il n’en reste pas moins engoncé dans un style convenu, même lorsqu’il s’avise de fustiger la gravité professorale : « Faut-il répondre par une démonstration en règle à une espèce de question préalable que voudraient sans doute soulever certains professeurs jurés de sérieux, charlatans de la gravité, cadavres pédantesques sortis des froids hypogés de l'Institut, et revenus sur la terre des vivants, comme certains fantômes avares, pour arracher quelques sous à de complaisants ministères[2]? » Il déplore que la gravité ait amené les chercheurs et les experts à négliger un phénomène sur lequel on ne sait presque rien – et ce n'est pas faute de rire. Baudelaire invoque cette formule de Bossuet, « Le Sage ne rit qu'en tremblant », pour restituer le poids du sérieux qui pèse sur le chercheur et le dissuade d'étudier le rire, voire de rire.

Baudelaire incrimine le christianisme dans le discrédit qui pèse sur le rire. On ne peut être chrétien et rire impunément : le rire serait « un des plus clairs signes sataniques de l'homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique ». On ne s'abandonne pas au rire davantage qu'au péché. On peut se mettre en colère, on peut pleurer, on ne saurait rire. Son satanisme lui vient de son caractère contradictoire, expression à la fois de la supériorité de l'homme et de sa misère : « Il est à la fois signe d'une grandeur infinie et d'une misère infinie, misère infinie relativement à l'Etre absolu dont il possède la conception, grandeur infinie relativement aux animaux. C'est du choc perpétuel de ces deux infinis que se dégage le rire[3]. » Plus généralement, le rire naît de la dissonance, entre le sérieux et le ridicule, l'éternel et l'éphémère, l'important et le dérisoire. L'homme ne rit qu'autant qu'il se surprend ou surprend les autres en pleine contradiction, que ce soit avec son ou leur personnage ou avec les attentes qu’on est en droit d’avoir de soi ou des autres : le rire serait comme un éclat de contradiction où l’on percevrait « les glapissements de l'ironie, cette vengeance du vaincu »[4]. C’est un symptôme, un diagnostic, une expression. On se trahit dans le rire. Ce serait la déchéance humaine, l'orgueil blessé, qui serait comique, du moins tant qu'elle ne bascule pas dans le malheur. Le rire est volontiers paradoxal. On ne rit jamais autant qu'au spectacle de la vulnérabilité d'autrui, qu’elle soit morale ou physique : « Quel signe plus marquant de débilité qu'une convulsion nerveuse, un spasme involontaire comparable à l'éternuement, et causé par la vue du malheur d'autrui[5]? » Quand Un homme glisse sur le pavé, on tend à éclater de rire plutôt qu’à se porter à son secours : « Qu'y a-t-il de si réjouissant dans le spectacle d'un homme qui tombe sur la glace ou sur le pavé, qui trébuche au bout d'un trottoir, pour que la face de son frère en Jésus-Christ se contracte d'une façon désordonnée[6]. » Le rire part comme un ressort ; il ne s'encombre pas de considérations charitables, encore moins religieuses. L’éclat de rire sanctionnerait l’éclatement de la dissonance de l'homme toujours double. Il s’inscrit dans cette dualité de l'humain, cette « puissance d'être à la fois soi et un autre ». Les hommes entiers, tout d'une pièce, ne montreraient pas de disposition pour le rire. On dit d'eux qu'ils sont dénués de tout sens de l'humour. Sinon le rire serait « l'apanage des fous », impliquant « toujours plus ou moins d'ignorance et de faiblesse[7]. »

Le rire guette l'art : il est des circonstances où l’on ne sait s’il faut s'émerveiller, se recueillir ou rire. Baudelaire raconte cet incident : « Un jour je vis au Salon de l'exposition annuelle deux soldats en contemplation perplexe devant un intérieur de cuisine : « Mais où donc est Napoléon ? » disait l'un (le livret s'était trompé de numéro, et la cuisine était marquée du chiffre appartenant légitimement à une bataille célèbre). « Imbécile ! dit l'autre, ne vois-tu pas qu'on prépare la soupe pour son retour ? » Et ils s'en allèrent contents du peintre et contents d'eux-mêmes[8]. »  Baudelaire établit une série de distinctions qui permettraient d'introduire un peu d'ordre dans la collection des notions qui se rencontrent dans ce domaine. Entre le comique et le grotesque : « Le comique est, au point de vue artistique, une imitation ; le grotesque, une création[9]. »  Entre la pantomime et le comique : « La pantomime est l'épuration de la comédie ; c'en est la quintessence ; c'est l'élément comique pur, dégagé et concentré[10]. » Entre le comique absolu, expression extrême du comique innocent, et le comique significatif, qui trouve son excès dans le comique féroce. La caricature serait, elle, l'œuvre d'une « civilisation perspicace et ennuyée ». Le rire se présente du reste dans le sillage de la science et de la civilisation. Dans la drogue, il se déclare comme hilarité « saugrenue et irrésistible ». On est assailli par les démons, on ne leur résiste pas : « L’homme qui a pris du haschich est, dans la première phase, doué d’une merveilleuse intelligence du comique[11]. »

Photo ; Jules Laforgue - La mélancolie de Pierrot.

[1] C. Baudelaire, « Comment on paie ses dettes quand on a du génie », La Pléiade, Vol. II, p.6.

[2] C. Baudelaire, Id. p.526.

[3] C. Baudelaire, « De l'essence du rire... », La Pléiade, Vol. II, p.532.

[4] C. Baudelaire, « Sur mes contemporains : Théodore de Banville », La Pléiade, Vol. II, p.168.

[5] C. Baudelaire, « De l’essence du rire... », La Pléiade, Vol. II, p.530.

[6] C. Baudelaire, « De l’essence du rire... », La Pléiade, Vol. II, p.530.

[7] Voir Id. p.527.

[8] C. Baudelaire, « Théophile Gautier I », La Pléiade, Vol. II, p.124.

[9] C. Baudelaire, « De l'essence du rire... », Vol. II, p.535.

[10] Id. P. 540.

[11] C. Baudelaire, « Du vin et du haschisch », La Pléiade, Vol.I, p.391.

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