HOMO RIDENS : LA RISEE ARISTOPHANESQUE

HOMO RIDENS : LA RISEE ARISTOPHANESQUE

Aristophane ne recule devant rien pour imprimer une tournure satirique à ses comédies. Il ne manque pas une occasion de souligner son originalité : il ne s'en prend pas aux mêmes personnages que les auteurs qui l'ont précédé ou qui lui sont contemporains ; il ne recourt pas aux mêmes procédés burlesques. Sa propension à critiquer les autres n'a d'égale que son inclination à se congratuler et à encenser sa propre comédie : « Elle n'est point venue portant cousu sur elle un morceau de cuir pendant, rouge au bout, épais, pour faire rire les enfants ; elle n'a pas non plus raillé les chauves, et n'a pas dansé le cordax ; on n'y voit point de vieillard qui, en disant les vers, frappe du bâton son voisin pour dissimuler les méchantes railleries ; elle n'est point entrée sur la scène une torche à la main, elle ne crie pas : iou, iou ; elle s'est présentée confiante en elle-même et en ses vers[1]. » Aristophane se pose en champion d’une comédie intelligente : « Il ne faut pas vous attendre de notre part à de la poésie transcendante, pas plus, du reste, qu'à des blagues d'importation mégarienne. Nous ne possédons pas de couples d'esclaves avec des noix plein un panier pour en bombarder les spectateurs, pas plus que d'Héraclès vorace qui voit son repas lui filer sous le nez ; pas non plus d'Euripide à mettre à mal ; et même Cléon, malgré l'éclat qu'il doit à sa veine, nous n'avons pas aujourd'hui l'intention d'en faire de la chair à pâté, mais nous avons un petit sujet pas bête, qui ne risque pas de vous casser la tête, plus intelligent tout de même qu'une vulgaire farce[2]. » Aristophane s’adresse en principe aux gens les plus cultivés, harassés par la tragédie, en l'occurrence celle d'Euripide, sa bête noire : « Prends garde de ne pas glisser et tomber de là-haut ; tu risques d'en rester estropié, de fournir un sujet à Euripide et de te transformer en titre de tragédie[3]. » Sa comédie est tellement mordante, s'acharnant quoi qu’il en dise, contre ses victimes qu'elle s'arrache au comique pour s'illustrer dans la critique des mœurs intellectuelles, comme lorsqu'il fait des sophistes des « bourreurs de crânes dissertant sur le vide »[4].

La satire littéraire, sociale et politique perce derrière la comédie d'Aristophane et c'est elle qui garantit sa popularité et son immortalité. Il ne s’encombre pas de limites, il n'obtempère pas à la censure, ni de goût ni de convenance. Les débats politiques ne seraient qu’autant de marchandages, les négociations de paix qu’autant de tractations – des deals ? – ressemblant à celles sur le cours des anchois. Pour ce grand détracteur de la démocratie, qu’il accuse de tourner à vide, les convictions d’un chacun, si tant est qu'on en a, ne résistent pas au calcul des intérêts les plus domestiques. Aristophane se déchaîne contre ce régime de la rouerie généralisée, accusée de privilégier les gredins, les incultes et les démagogues : « Pour gouverner un peuple, il ne faut pas un homme pourvu d'une bonne culture et d'une bonne éducation. Il faut un ignorant doublé d'un coquin[5]. » Un marchand de boudins serait encore le mieux placé pour gouverner : « Tu n'as qu'à tripatouiller les affaires, les boudiner toutes ensemble, et quant au peuple, pour te le concilier, il suffit que tu lui fasses une agréable petite cuisine de mots. Pour le reste, tu as ce qu'il faut pour le mener, savoir : une voix de canaille, une origine misérable, des manières de vagabond. Je te dis que tu as tout ce qu'il faut pour la politique[6]. » Aristophane n’épargne pas le peuple, à la fois niais, traître, ingrat et malveillant au moins, se plaisant à célébrer la démocratie sans se douter qu’il est grugé par ses dirigeants. On ne loue du reste ces derniers que pour mieux prendre son plaisir le jour venu à les humilier et à les évincer : « Je n'arrête pas de les surveiller ces fripons », déclare Démos dans Les Cavaliers, « pendant qu'ils opèrent, sans en avoir l'air, et puis je leur fais dégorger de force tout ce qu'ils m'ont volé en leur enfonçant dans la bouche l'entonnoir de l'urne[7]. »

On ne comprend la satire anti démocratique d'Aristophane qu’autant qu’on la resitue dans le contexte de la démocratie intimiste, pour ne pas dire incestueuse, grecque où l’on pouvait traîner en justice son voisin pour un rien et s’improviser accusateur sinon juge pour une broutille. Aristophane se livre à la parodie de la justice dont l’exercice était devenu à l’en croire l’un des loisirs des Athéniens. Dans Les Guêpes il propose « un petit tribunal individuel en réduction » dans chaque maison pour leur permettre de régler leurs litiges domestiques à domicile, de même qu’un entonnoir en guise d'urne et un pot de chambre en guise de clepsydre. Il pousse la parodie de la justice jusqu'à convoquer un chien, « innocemment accusé », à la barre des accusés. Dans Les Guêpes, Philocléon, un maniaque du barreau, ne pouvant se passer des larmes et lamentations des accusés, passe ses journées à poursuivre ses compatriotes. Atteint de « cacomatutinovagosycophantojudicomanie », il demande à être enterré « sous la barre du tribunal ».

Dans les comédies d’Aristophane, on ne s’amuse pas tant de la maladresse des personnages ou des malentendus de l’action que de leur parodie. D’une certaine manière, sa comédie est une méta-comédie ; elle ne se contente pas de se prêter à une représentation, elle instruit un procès. Les personnages ne se moquent pas tant les uns des autres que d'eux-mêmes, en l’occurrence de leurs lubies, à l'instar de Trygée dans La Paix qui s'avise d'aller demander des comptes à Zeus en chevauchant un escarbot se nourrissant d'excréments ou à l'instar de Cratès qui avait « l'art de vous donner congé après vous avoir servi un petit repas de maximes délicates qu'il vous malaxait dans sa bouche pétillante »[8]. Sa comédie n'est pas longue à tourner à la querelle domestique, plutôt venimeuse, mobilisant une riche gamme d'invectives, plus vives les unes que les autres, où se logent autant de créativité que de vulgarité. Plus l’on se déchaîne contre ses victimes et plus l'on serait comique. On doit les assaillir, les accabler, les étriper. La maxime d’Aristophane serait dans ce passage : « N'oublie pas de le mordre, de le diffamer, de lui manger la crête, et tu reviendras seulement quand tu lui auras dévoré le jabot[9]. » Son comique consiste à allier le scatologique au solennel : « Allons, hue, Pégase ; en avant gaiement ; secoue joyeusement les oreilles, et fais bringuebaler avec un cliquetis les gourmettes de tes freins dorés. Que fais-tu, que fais-tu donc ? Qu'as-tu à incliner les naseaux du côté des latrines ? Quitte la terre dans un essor audacieux, déploie ton aile rapide, et dirige-toi tout droit vers le palais de Zeus en détournant le nez des étrons et de toutes nourritures terrestres. Hé, l'homme, que fais-tu donc ? Oui, toi qui es en train de chier contre le mur du bordel ? Tu veux ma mort, tu veux donc ma mort ? Veux-tu bien l'enfouir, ton ordure, et la recouvrir d'un gros tas de terre, et semer dessus du serpolet, et l'arroser de parfums[10] ? » Aristophane ne peut s'empêcher de donner dans la vulgarité, soit que l'on pisse, soit que l'on pète. Chez lui, rire et lancer des pets vont ensemble : « J'ai le cœur en joie, je jubile, je lance des pets, j'éclate de rire[11]. » Quand un des personnages se vante d'avoir sévi contre la prostitution masculine, il s'entend reprocher la violence de cette « inspection des derrières »[12]. Le comique aristophanesque – un comique de position ? – bascule vite dans la balourdise : il nous présente les personnages dans des positions où ils seraient ridicules de grandeur. Cette surenchère dans l'invective ne séduirait plus autant le lecteur. Le comique serait devenu plus subtil avec les siècles – plus humoristique ? – et ne séduirait qu'autant que sa crudité cacherait un trait d'esprit. Comparant Aristophane et Molière, les Goncourt : « Chez Aristophane, le rire d'Athènes se grandit de la merde, du pet, des équivoques sur le con, le gland, les couilles. Chez Molière, que la décence chrétienne prive des plaisanteries sur les parties génitales, le fin sourire de la France s'amuse superlativement de la perspective d'un trou de cul dans lequel un apothicaire introduit une canule de seringue[13]. »

La plus grande contribution d'Aristophane reste son portrait de Socrate qui tranche avec celui qu’en donne Platon. Des deux Socrate, on ne sait lequel est le bon, pas plus qu'on n'arrive à distinguer, malgré toutes les études, entre Socrate et les sophistes. Son Socrate est un funambule dénué de tout esprit pratique et se vouant au culte des Nuées. Ce maître de tout et de rien passe à ses yeux pour le pire sophiste. Il recourt à des métaphores scatologiques pour tourner en dérision son enseignement. Dans la comédie de ce nom, Strepsiade se plaint de la corruption de son fils Philippide par Socrate : « Moi qui t'ai élevé, effronté que tu es, moi qui lisais tes moindres pensées quand tu bégayais à peine. Disais-tu "Broun", je te donnais aussitôt à boire ; avais-tu réclamé "maman", j'étais là te tendant du pain, et tu n'avais pas plus tôt dit : "Caca", que, t'enlevant dans mes bras, je t'emmenais dehors et te tenais devant moi. Mais toi, quand tout à l'heure, serré à la gorge, je hurlais et criais que je voulais me soulager, tu ne t'es pas donné la peine de m'emmener dehors, vaurien, et, le souffle coupé, j'ai fait "caca" sur place[14]. » En se rangeant résolument sous le Socrate de Platon, mort en martyr pour la philosophie, sans grande considération pour le Socrate d'Aristophane, la postérité a misé sur le sérieux et la tragédie contre la légèreté et la comédie. Peut-être devrait-on, par équité poétique, incriminer un peu plus Platon et accabler un peu moins Aristophane. Car on n'a pas été clément avec lui. On lui a reproché l'alacrité avec laquelle il s'acharne contre ses victimes ; sa parodie de la démocratie ; son crime de lèse-philosophie. Même quand on loue les vertus corrosives sinon critiques de son rire, on n'insiste pas trop. Kierkegaard, entré dans le panthéon littéraire de l'humanité comme le prophète tourmenté et surmené de la théologie moderne, décèle une vocation morale derrière ses attaques : « Il se pourrait qu'Aristophane, se plaçant au strict point de vue moral, se fut résolu à laisser le rire juger les égarements du temps[15]. »

Aristophane n'attend pas des éloges de la critique, il se les accorde lui-même, non sans mettre le chœur des railleurs de son côté : « car il est le premier, le seul, à avoir mis un terme chez ses concurrents à ces railleries continuelles à propos de loqueteux, à ces escarmouches contre des pouilleux. » Il prétend avoir débarrassé le genre de tous ces matraquages – c'étaient alors des coups – dont les personnages, se les infligeant mutuellement, assommaient le public pour mieux lui soutirer des rires. Il se vante d'avoir anobli le genre : « Notre poète s'est débarrassé de toutes ces pauvretés, de toutes ces balourdises et de toutes ces bouffonneries de bas étage pour nous bâtir une œuvre de haute tenue, de grandes pensées et de traits d'esprit qui ne courent pas les rues[16]. » Aujourd'hui, on le clouerait au pilori du politically correct. Dans tous les domaines. On ne le découvre pas sans se demander si la balourdise ne guette pas immanquablement le comique dans son ensemble.

[1] Aristophane, Les Nuées, Théâtre complet, Garnier-Flammarion, 1966, vol. I, p.175.

[2] Aristophane, Les Guêpes, vol. I, p.229.

[3] Aristophane, La Paix, vol. I, p.302.

[4] Aristophane, Les Nuées, vol. I, p.166.

[5] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.94.

[6] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.95.

[7] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.131.

[8] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.108.

[9] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.107.

[10] Aristophane, La Paix, vol. I, p.303.

[11] Aristophane, La Paix, vol. I, p.310.

[12] Aristophane, Les Cavaliers, vol. I, p.120.

[13] E. & J. Goncourt, Journal, Mémoires de la vie littéraire, 1866-1886, vol. II, Robert Laffont, Bouquin, 1989, p.402.

[14] Aristophane, Les Nuées, vol. I, p.209.

[15] S. Kierkegaard, Crainte et Tremblement, p.179.

[16] Aristophane, La Paix, p.327.

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