ALBUM DU MONDE : LE BALCON DES DISPARUS
Derrière ces carreaux, c'est désormais le bal des disparus. La mère trouvait son loisir à voir passer les retraités du Protectorat, les mains croisées au dos, un vieux journal sous le bras, de ce pas résigné et serein qui a ponctué le retrait des Français de la ville, remontant le Mechouar pour aller se séparer de l'Océan avant de regagner leur village natal. Le soir venu, elle suivait la procession des courtiers sortis braver le vent de leurs résidences muséologiques, tentant de deviner qui était la nouvelle étrangère au bras de l'ex-consul du Danemark qui tenait son titre de son père qui, lui, avait bel et bien habité la Maison du Danemark pendant les courtes années où l'on s'était mis à la lecture d'Andersen. Elle suivait le carrousel des calèches conduisant le señor et la señora qui s'entêtaient à ne pas parler l'arabe, berçant leurs petits-enfants dans le patois judéo-espagnol des émigrés de Tétouan, descendants des expulsés de Cordoue et de Séville. La Miss et le Mr qui cultivaient leurs illusoires braises anglaises au Club, de l'autre côté de la muraille et de la place, où l'on servait du whisky, des cartes de poker pour les hommes et de bridge pour les femmes.
En été, nous cédions la chambre du balcon aux gitans qui venaient des terres intérieures s'aérer à Mogador. Ils passaient leurs journées à la plage et le soir venu ils revêtaient leurs costumes de ripaille, sortaient leurs guitares et leurs castagnettes, chaussaient leurs talons cerclés de fer et célébraient la Dolorès. Elle était grande, blonde, plastique, encore plus envoûtante que la Qendisha. Elle dansait d'autant plus suavement qu'elle avait le port altier, la chevelure ramenée en chignon, plantée de peignes bleus incrustés de perles, les ongles et les lèvres laqués de rouge, des anneaux aux oreilles, magnifiquement moulée par sa robe de poupée en satin et en tulle.
Ils sont tous morts depuis longtemps. Certains de leurs prières, d'autres de leurs lectures ou de leurs danses, en émettant des soupirs de regret ou de soulagement, en arabe, en espagnol, en anglais, voire en danois, bravant les instructions des médecins qui, par trop philistins de l'autre côté de l'Océan, ne montraient plus la patience des médecins de Mogador qui prescrivaient la lecture de Montaigne contre la neurasthénie, les misères de la vieillesse et les calculs que nul ne pouvait dissoudre.
Là-bas, me serine-t-on pour m'arracher à mon ressassement sur ces clichés désuets, on se serait remis à croire au progrès. Les sites seraient ravalés pour l'éternité. Or plutôt que de consolider ce balcon ou un autre, on en a privé les façades qui donnaient sur le Mechouar. Par cette ère de désastres climatiques où la malédiction océane qui pèse sur la ville risque bel et bien de se réaliser et d'écailler les murs de ses crépis, de ses couleurs et de ses couvertures, un ravalement, pour réussi qu'il soit, ne saurait libérer une presqu'île de l'étreinte d'un Océan et atténuer les harcèlements d'un vent qui donne aux vies leur troublante fugacité…