ALBUM DU MONDE : BUBER ET HEIDEGGER
Cette photo est peu connue. Elle gisait dans les archives de Martin Buber déposées à la Bibliothèque nationale de Jérusalem. Glissée dans un dossier comportant la mention : « non identifié ». Comme si on avait voulu l'oublier et la cacher. On y voit Martin Buber et Martin Heidegger. L'un était le maître de la philosophie du dialogue, l'autre de la phénoménologie de l'être. C'était au printemps 1957 sur les Alpes suisses dans la propriété du prince Albrecht von Schaumburg-Lippe.
C'était avant la parution des ouvrages qui dévoilaient et dénonçaient le passé nazi de Heidegger. Son adhésion au nazisme ne fait aucun doute. Dans une lettre à son frère, il écrivait : « Il ne faut pas que tu considères l'ensemble du mouvement vu d'en bas, mais du point de vue du Führer et de ses grands dessins. »
Buber n'était peut-être pas au courant et s'il l'était, il avait une trop haute idée de soi pour bouder une invitation princière. C'était le maître-chercheur du hassidisme comme Gershom Scholem l'était de la kabbale. Sa philosophie du dialogue est d'abord allemande et c'est elle qu'il a coulée dans sa reconstitution du hassidisme.
Ce dossier ne sera jamais clos. Parce que Heidegger a été le plus grand philosophe du XXe siècle et qu'il ne s'est pas présenté de philosophe d'importance après lui qui ne se soit engagé sur l'un des chemins de pensée qu'il a ouverts, que ce soit sur la poésie ou la science, l'angoisse ou la mort…